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Je profite des vacances pour publier un petit article sur ce qui se cache derrière le panorama XXL inauguré à Rouen.

Mardi 16 décembre 2014, tout ce que Rouen et ses alentours compte de plus mondain se pressait sur les quais rive droite pour inaugurer la nouvelle attraction de la ville, financée par la Métropole, la Région Haute-Normandie et la Matmut (ça c’est sûr, la Matmut, elle assure !).

La trouvaille de nos élus est la suivante : un panorama !

 

Dujardin

Bonne idée, me direz-vous ! Admirer des paysages depuis un point surélevé, ne fait-ce donc pas partie de ces plaisirs simples qui ne coûtent rien ? Pas du tout ! Il s’agit d’un panorama d’un tout autre genre. Imaginez une grosse boite de conserve bleue d’environ 35 mètres de haut (la taille d’un immeuble de 7 étages) posée en bordure de seine. A l’intérieur de la boite de conserve, une grande toile en plastique sur laquelle a été imprimée une reproduction de Rome en 312 après JC. Au milieu, une petite tourelle en béton pour que vous puissiez observer la toile d’en haut.

Admirez plutôt :

N’importe quelle personne de bon-sens jugera qu’on aurait pu trouver un meilleur endroit pour poser la boite de conserve. Malheureusement, comme trop souvent avec la Métropole, on ne leur a  absolument pas demandé leur avis !

Comme le hasard fait bien les choses, Libération organisait le même jour un forum de débats intitulé « La France des métropoles, demain les villes mondiales » dont l’une des tables-rondes s’intitulait « Où sont les citoyens ? » et à laquelle participait Yadegar Asisi, l’artiste allemand qui a conçu le panorama XXL de Rouen. Ce dernier a recommandé «d’associer plus étroitement les citoyens et les artistes». Ironique, non ?

Lire l’article « Citoyen, le petit gars du fond de la salle »

Si l’absence totale de concertation sur le projet de panorama XXL préfigure ce qui se passera dans les 11 métropoles qui verront le jour le 1 janvier prochain, ça sent mauvais ! On peut imaginer que les citoyen-ne-s auraient aimé donner leur avis sur ce projet qui a couté pas moins de 3,5 Millions d’€ et défigure durablement le paysage rouennais. Le nombre inhabituellement élevé de commentaires sur les articles qui parlent du panorama en atteste (ici ou ici).

Le rayonnement culturel avant tout

Mais le plus inquiétant avec le panorama n’est sans doute pas le manque de démocratie mais le modèle de politiques culturelles véhiculé par ce type de projet. Sur le site de la métropole, on peut lire au sujet du panorama :

Sa vocation est d’ouvrir la culture à tous, de faire vivre une expérience inédite et unique. Il accroîtra le rayonnement culturel et touristique de Rouen, métropole du Nord-Ouest de la France et capitale de la Normandie.

Pour ce qui est de la culture pour tous, on est en droit d’exprimer quelques doutes. Avec un tarif d’entrée à 9,50€ (tarif plein) et 6,50€ (tarif réduit), le panorama ne s’adresse pas franchement aux plus modestes.

Pour ce qui est du rayonnement culturel et touristique, aucun doute. Il s’agit bien de jouer à « Qui a la plus grosse ? » avec les autres villes de France. Depuis quelques années, la question de l’attractivité semble devenir centrale dans les politiques culturelles de la ville de Rouen, de la métropole, du département et de la région, aux dépens d’une culture de proximité, pour tou-te-s et par tou-te-s.

Ces dernières années, on a en effet assisté à la mise à mort de nombreux projet culturels existants de longue date :

– le Pop Symphonique, un orchestre de jeunes de 12 à 22 ans qui donnait des concerts gratuits dans de nombreuses communes de l’agglomération et dont les subventions ont été coupées en mai dernier.

-le festival des Transeuropéennes, un festival de cinéma, musique, conte, danse et théâtre qui proposait des spectacles gratuits dans toute l’agglomération et des projets de long terme avec des établissements scolaires et dont la dernière édition a eu lieu en 2012

– le festival du cinéma nordique (en 2010) et le cinéma d’art et essai Le Melville, dont la liquidation a été prononcé fin septembre 2014.

– le festival « Automne en Normandie » qui accueillait des spectacles de très grande qualité que les petites salles de la région n’auraient jamais reçus sans le festival et dont la dernière édition s’est achevé il y a un mois.

… et la liste pourrait continuer (H20, etc..)

Dans le domaine du théâtre, on a aussi assisté à un mariage surprenant entre le Théâtre des Deux Rives (Centre Dramatique Régional) et la Scènationale (scène nationale) dont les missions et les programmations étaient très différentes, ce qui permettait une vraie diversité théâtrale dans l’agglomération. Les deux salles ont été fusionnées pour créer un Centre Dramatique National, plus gros, dans le but affiché, encore une fois, de renforcer l’attractivité de l’agglomération.

Certains projets avaient des défauts qui méritaient d’être corrigés mais pour les collectivités locales socialistes, en période d’orthodoxie budgétaire, tout ce qui n’a pas d’intérêt économique n’a pas lieu d’être.

À la place, les collectivités locales ont développé de grosses structures qui captent une grande partie des subventions : une Salle des Musique Actuelles, les concerts de la région, Historial Jeanne d’Arc, Normandie Impressionniste, etc…  Tout n’est pas à jeter dans ces projets, loin de là, mais on peut s’interroger sur le fait que des projets si peu divers captent tant d’argent.

 

Peut-on faire autrement ?

Et bien oui ! C’est qui semble se dessiner à Grenoble. La ville, victime elle aussi des baisses de dotations aux collectivités locales, a en effet préféré réduire sa subvention à un mastodonte culturel dont le principal but est le rayonnement économique plutôt qu’à des petites compagnies locales qui n’auraient pas survécu. Forcément, un géant auquel on coupe un ongle fait plus de bruit qu’un insecte auquel on coupe les pattes. Mais on verra bien, à la longue, si ce choix s’avère payant.

Lire l’article « Sans le sou, Grenoble joue le choc des cultures »